L’Echo

Mazurka et polonaise héroïque  – Sophie Creuz

Allègre et grave, malicieux et interpellant, « Le livre de Joseph » (Éditions de l’Aube), premier roman de Bernard Dan, est une réussite.

L’introduction ne prête pourtant pas à rire. Commencer un roman par une bénédiction papale, un extrait de l’Évangile selon Saint Matthieu et un décret du Talmud de Babylone, le tout respectivement en polonais, en grec et en hébreu, c’est assurément moins enlevé qu’un refrain en anglais. Mais pas moins rock’n’roll. Cela donne, en tout cas, le ton de ce roman balancé entre franche drôlerie et interrogation existentielle.

Une retraite spirituelle n’est pas toujours nécessaire, une bonne grève des transports peut donner, parfois lieu à de belles introspections. La solitude, l’attente, l’incertitude, la faim portent, de manière inattendue, Jean-Paul Rakover, vers la crise identitaire. En plein aéroport de Varsovie. Alors que le personnel en grève lui tend, avec l’amabilité requise, un formulaire abscons à remplir (nom, prénom, lieu de naissance) en anglais et polonais dans le texte, le narrateur se demande, au moment de le remplir si, compte tenu de son patronyme d’origine polonaise, Rakover, les initiales de son prénom, JP ne voudraient pas lui dire qu’il est Juif Polonais. JP, bon sang mais c’est bien sûr!

Juif et polonais

Avant de mettre les pieds dans ce pays pour un Congrès sur les racines dentaires, alors même qu’il ne sait rien des siennes, la question de ses origines ne l’avait jamais taraudé. Coincé dans le hall des départs de l’aérogare Frédéric Chopin – qu’il a toujours cru être un compositeur français selon la bonne vieille habitude de considérer la qualité comme forcément hexagonale – ce dentiste parisien bon teint trompe son ennui en pianotant sur son ordinateur portable, à la recherche de Rakover locaux. Il en trouve un, passé dans l’histoire en tant que dernier martyr de l’effroyable calvaire du ghetto de Varsovie. Publié en yiddish, son texte retrouvé dans une bouteille insérée dans une anfractuosité d’un mur du ghetto, est une adresse à Dieu, de la part d’un père qui a vu mourir toute sa famille par inanition ou par balles. Écrite par un Joseph Rakover qui décide, choisit de garder son amour en Dieu, autant par défi lancé aux hommes et à leur barbarie, que par allégeance à la Bonté universelle. Bouleversé par ce texte, largement reproduit dans ce roman de Bernard Dan, notre dentiste décide, choisit, lui, que ce Joseph est son grand-oncle. Même réflexe que pour Frédéric Chopin. Un tel homme ne peut être que de sa famille!

Français, athée, élevé sans conviction dans un collègue catholique par une mère célibataire aujourd’hui aphasique, dont il ne sait rien, hormis qu’elle est orpheline de guerre, le narrateur, vaguement antisémite, est très remonté contre les Polonais qui le retiennent contre son gré. Il se demande soudain s’il n’est pas les deux: juif et polonais. Un comble…

Juif errant

Enlevé, mené tambour battant, au gré des pensées, de l’introspection du narrateur qui pense aussi vite qu’il voyage sur le net, tout en raccourcis, copiés-collés, effacements et recoupements, ce premier roman est une franche réussite, qui dynamite le genre de la quête des origines.

Neuropédiatre, chef de service à l’Hôpital des Enfants Reine Fabiola de Bruxelles, Bernard Dan ne laisse rien paraître de sa spécialisation et ne se penche cette fois sur aucun syndrome, hormis le syndrome identitaire. On sent tout de même une allusion aux déformations professionnelles, le dentiste Jean-Paul Rakover ne regardant les gens qu’à hauteur de leur bouche…

Surfant sur le Nil à la suite de Moïse, poussant jusqu’en Israël via divers sites, le narrateur se sent soudain l’étoffe d’un juif errant, mal reçu dans cette Pologne qui ne veut pas de lui, mais ne le laisse pas partir, faute d’avion. Sans modestie ni retenue, il marche fièrement derrière des ancêtres chassés de leur village par les pogroms, délestés de tout. À lui, il reste un ordinateur et une carte de crédit inutilisable dans les distributeurs à boissons.

Grave et cocasse

Ce roman promène aussi notre congressionniste dans le quartier juif de Varsovie, ou ce qu’il en reste, c’est-à-dire rien. Nulle trace de l’horreur qui se déroula là sous les yeux de tous, on s’y promène aujourd’hui en touriste, nez au vent, entre les fast-foods. Et là, on ne rit plus du tout.

Grave donc, mais cocasse, ce livre de la judéité n’oublie surtout pas de se moquer de lui-même. Et Jean-Paul Rakover commence a en faire autant, à répondre à une question par une autre question, à manger casher par erreur et à s’en trouver mieux que d’avaler la soupe grasse distribuée par un personnel gréviste réquisitionné.

L’originalité, la malice de Bernard Dan, l’est à double titre, puisque son personnage choisit de devenir juif quand d’autres aimeraient parfois, compte tenu de l’histoire, ne plus l’être… Elle l’est aussi parce que cette prise de conscience et ce choix d’appartenance, se font à la faveur d’un témoignage auquel il s’identifie. Or c’est un faux. Une fiction, écrite en 1946 par Zvi Kolitz, scénariste américain mais publiée depuis comme s’il s’agissait d’un document authentique.

Entrer dans sa vérité par une falsification, n’est-ce pas merveilleux? Rentré à Paris, notre dentiste choisira-t-il l’extraction ou l’enracinement?

Sophie Creuz

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