Indications

Recherche Joseph désespérément  – Philippe Remy-Wilkin

Dans un univers littéraire francophone rongé par l’acide d’une autofiction narcissique souvent creuse, la quête identitaire du Livre de Joseph détonne. Positivement. Car les interrogations du héros tissent une voile qui écarte la nef de l’ouvrage du cabotage/cabotinage pour la pousser, loin des récifs du genre, vers le grand large de l’universel.

Il est de ces hasards. Une connaissance me parle d’un de ses amis, un neuropédiatre. Il vient de publier. Un réflexe me pousse à proposer un œil, à infiltrer la possibilité d’un article. Je me gourmande aussitôt. Un premier roman, un médecin… Tant de mauvais livres me sont tombés entre les mains, et des mains aussi d’ailleurs… Mais. L’éditeur (L’Aube) inspire confiance.

Il est de ces hasards. J’ai reçu Le livre de Joseph, tout empreint de culture juive, dès le titre… le 19 avril, jour de la commémoration de la Shoah.

J’attaque.

Un dentiste parisien, Jean-Paul Rakover, a pris le prétexte d’un congrès en Pologne pour aller interroger ses origines. Car il n’a ni père ni grands-parents, son prénom lui a été donné en l’honneur du pape, son nom ne sonne guère français. Sa mère, avant de sombrer dans l’aphasie suite à un infarctus, a évoqué le pays de Wojtila et Chopin, alors… Rakover, donc, se trouve à Varsovie. Pour un embryon d’enquête. Mais son avion ne décolle pas. Ou il le rate, happé par ses cogitations ? Le voilà bloqué à l’aéroport. Et libéré. Libéré des contingences des vies privée et professionnelle. Tout à son retour sur lui-même. Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ?

Quelques pages et je m’évade vers l’Amadeus de Milos Forman. Il y a ce moment terrible dans le film où Salieri maudit l’arbitraire divin. Il a tout donné depuis des décennies, manœuvres, études, pour bâtir une œuvre et il voit surgir un elfe tout en frivolités et vulgarités qui lui assène le coup de boutoir du génie. Relativisons. Le Mozart et le Salieri de Forman n’appartiennent pas à l’Histoire mais à une vision tronquée de l’auteur, héritée de la pièce de Peter Shaffer. Et notre romancier n’est pas nécessairement un nouveau Shakespeare. Non. Mais voilà. Nous en croisons de ces gens qui s’affichent ouvertement créateurs, artistes. Et certains ne font que cela. Ou presque. Depuis des années, des décennies. Pour un résultat souvent médiocre. Et ce Dan… Il possède une vie bien remplie, une profession prestigieuse, et, un jour, il se pique d’écrire un livre. Et. Il écrit bien ! Il raconte bien ! Un style fluide, direct, moderne :

J’aurais voulu posséder une famille. Comme on possède une belle maison ou une grosse voiture. Mais une famille morte m’aurait bien suffi. (…) Morte, à qui l’on ne rend pas visite pour le déjeuner dominical. Morte, à qui il ne faut pas écrire de carte de Noël. Qu’est-ce que je voulais, en fait ? Un album de photos chez Maman-Régine ?

Aucune place pour l’approximation ou l’emphase. C’est net, impeccable. Teinté d’humour aussi, jusque dans l’usage de termes cliniques :

Métaphoriquement, pour moi qui n’ai pas de racines pour me maintenir, le surfaçage radiculaire pourrait s’avérer hasardeux, voire périlleux : le risque d’avulsion accidentelle (en fait, plutôt traumatique) est élevé. Certes, une dent peut être réimplantée mais il faut faire vite (la réussite devient aléatoire après un délai d’une heure) ; la dent ne doit pas être nettoyée ni grattée, mais immédiatement placée dans un liquide physiologique (ou du lait). Mais je suis plus qu’une dent – enfin, je crois.

Si l’on songe que le « rootplaning » (le surfaçage des racines… dentaires) est le thème du congrès… Que le terme, dérivé du… jardinage, désigne « l’action qui consiste à enlever la couche superficielle de terre qui se trouve au-dessus des racines et à la remplacer par un substrat nouveau et riche »… Oui, la chair du texte nous propulse d’emblée cent coudées au-dessus d’une flopée d’auteurs revendiqués. Ca me trouble. Un trouble quasi métaphysique. L’esprit souffle où il veut.

Hum… Je m’accorde une digression qui peut paraître un tantinet incongrue. Mais l’est-elle ? Ontologiquement ? Ne se fond-elle pas dans la matrice même du projet ? Car nous nous promenons aux limites du concept romanesque. Il y a peu de mouvements, quelques balades à travers Varsovie, à la recherche des traces du fameux ghetto, de la présence juive qui hante le héros/narrateur. Quelques rencontres. Mais. Le Je est omniprésent. Comme dans une autobiographie. Ou plutôt un monologue. Et je songe à un autre film, la magnifique Corde d’Hitchcock, tournée en un (apparent) seul plan (il y a des raccords masqués mais c’est un autre débat). Oui, le texte nous offre un long soliloque du narrateur, mené tambour battant, un déluge de réflexions, d’interrogations, de digressions autour de sa quête identitaire, qui le conduit rapidement aux implications de racines juives. Un Bildungsroman* mais en accéléré. Qui alterne forces centrifuge et centripète. Car tout ramène à la problématique de la judéité, mais la chasse aux aspects, aux retombées nous expédie dans toutes les directions. D’une émission télévisée où la comédienne Michèle Laroque retrouve un cousin éloigné au film Rabbi Jacob où de Funès brosse à gros coups de pinceau une superbe image d’Epinal. De pages bibliques ou de légendes y renvoyant à des drames historiques comme Katyn** ou Kielce, un pogrom ourdi le… 4 juillet 1946 à l’encontre de deux cents survivants de l’Holocauste regagnant leurs pénates (trente-sept morts, quatre-vingts blessés !).
Bientôt, le monologue de Jean-Paul Rakover se nourrit d’un dialogue avec son portable et Internet. C’est qu’il n’est plus nécessaire aujourd’hui de parcourir le monde à coups d’avions, de trains, de navires, de caravanes quand des univers entiers se faufilent entre les mailles de la Toile. De clic en clic, il retrouve un homonyme juif disparu dans la révolte du ghetto, Josl, qui lui apparaît (trop rapidement ?) devoir être son grand-oncle, il reconstitue des bribes des siècles passés, la vie, les migrations des descendants d’Abraham en Pologne.
Puis le monologue de Jean-Paul Rakover s’entrouvre, comme une mer Rouge, pour céder le relais à un autre monologue, celui de l’ancêtre présumé, dont le journal a été publié en Argentine après la guerre. Josl, son Joseph à lui, avatar des figures bibliques. Un récit dans le récit, sobre mais poignant, qui raconte la survie dans le ghetto, la résistance aux nazis, la mort des proches :

Les gens qui avaient vu cette chasse à l’homme ne pouvaient en croire leurs yeux. Même pour le ghetto, c’était neuf. On aurait pu imaginer que c’était des criminels dangereux en cavale qui étaient poursuivis par cette horde excitée qui courrait derrière deux enfants de dix ans à moitié mortes de faim. Elles ne purent soutenir longtemps cette course. L’une d’elles, mon enfant, à bout de forces, s’écroula à terre. Les nazis lui transpercèrent le crâne. L’autre fille échappa à leurs griffes mais elle mourut deux semaines plus tard. Elle avait perdu l’esprit.

Un monologue dans le monologue, qui débouche sur des questionnements face au Trop Grand Mal. La tragédie de la Shoah, celle du ghetto de Varsovie peuvent-elles figurer dans le « grandiose plan divin » ? Peut-on trouver injustes les décrets du Créateur ? Et quid de l’humanité ? Yosl, qui aime les animaux, assène sa vérité, terrible :

Il n’y a rien d’animal en Hitler. Il est, j’en suis convaincu, le rejeton typique de l’homme moderne. C’est l’humanité qui lui a donné naissance et l’a élevé : il est l’expression authentique de ses désirs les plus profonds et les plus intimes.

Deux monologues ? Ou un dialogue ? Par-delà l’absence ? Filial ?
Que trouvera Jean-Paul au bout de sa quête ? « Deviens qui tu es » a dit Nietzsche, cité par l’auteur. L’affaire n’est pas si simple. « Aucune identité n’est donnée d’emblée. Il faut la construire avec les briques trouvées sur le lieu de naissance et puis sur son chemin. » Mais son chemin, quelque part, s’est interrompu. Sans père, sans racines, il doute de sa légitimité à bâtir une famille, à entrer en adéquation avec sa propre vie, il est étranger au sens le plus profond du terme. Du moins, JP (comme… juif polonais !) a-t-il la fierté d’essayer :

Je m’efforce de me rebâtir une dignité, même provisoire, dans cet aéroport vidé de son humanité .

Un passage obligé pour tout homme ?

Philippe Remy-Wilkin

* roman de construction (en allemand)
** massacre de milliers d’officiers polonais durant la Seconde Guerre mondiale, longtemps attribué aux nazis alors que le crime, immonde, était russe (une décision de Staline pour décapiter un pays qu’il voulait accaparer).

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