Le Journal du Spécialiste

L’écriture, un autre espace de liberté  – Thierry Goorden

Premier roman de Bernard Dan, « Le livre de Joseph» (publié aux Editions de l’Aube) est déja un coup de maître qui a valu à ce neuropédiatre a l’H6pital des Enfants Reine Fabiola (HUDERF) de concourir récemment pour le Prix de la Première (RTBF radio), parmi une sélection de dix-neuf premiers romans francophones. Il lui a permis de décrocher le Prix Eugène Schmits 2011 de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique.

Chef de clinique a l’Hôpital des Enfants Reine Fabiola (HUDERF), le Dr Bernard Dan s’occupe de neuropédiatrie et de réadaptation, tout en enseignant la neurophysiologie à l’ULB. Né à Ixelles, il est sorti diplômé en 1992 et spécialiste en neurologie en 1997, ayant fait une partie de sa formation au Great Ormond Street Hospital de Londres, premier centre de soins pédiatriques en Angleterre, mondialement connu. Il est co-auteur du livre Handicaps et déficiences de l’enfant (De Boeck, 2001) et l’auteur du livre Angelman Syndrome (Wiley, 2008). ll a obtenu le Prix Socrate en 2008.

Son épouse est dentiste de profession. Or son personnage principal, Jean-Paul Rakover, est lui aussi un dentiste qui se retrouve bloqué à l’aéroport Frédéric Chopin de Varsovie; l’attente sera longue et il va employer cette inactivité forcée pour réfléchir à ses racines et à ses origines. Il n’en sait en vérité pas grand-chose car il est né d’un père qu’il n’a pas connu et sa mère est frappée d’aphasie pour cause d’AVC. «Je ne voulais pas, pour mon roman, un sujet directement centré sur mon activité de neuropédiatre mais garder de la distance, ne pas m’investir sur le plan émotionnel et éthique», raconte Bernard Dan. «Cela permet d’arriver plus facilement à l’humour, avec un peu de distance. C’est également une manière un peu détournée de regarder les choses. Et puis la dentisterie ouvre à pas mal de métaphores: il y a des gens qui ont peur du dentiste; pour d ‘autres, les dents c’est le sourire, c’est aussi mordre, sans oublier la métaphore de la racine (Jean-Paul Rakover se rend a un congrès sur les racines dentaires)».

Bernard Dan semble avoir la baraka car tout lui sourit comme un enfant qui déguste la vie à pleines dents. «Je ne suis pas un écrivain. Je vis une très belle aventure inattendue. On me demande d’écrire un autre roman et il y en a déjà un qui est bien en chantier». Au moment ou nous l’avons contacté, Bernard Dan était à la veille de s’envoler pour l’Australie pour y recevoir un autre prix, le Prix John Stobo Prichard Award de l’lnternational Child Neurology Association, récompensant un jeune neuropédiatre qui s’est distingué par ses recherches cliniques ou fondamentales (parrainé par le Dr Linda De Meirleir de l’UZ Brussel). Autant dire qu’il savait déjà comment occuper les longues heures de vol… «Écrire m’apporte un autre espace de liberté. Écrire de la fiction, c’est aussi aborder Ie présent autrement, avec recul et parfois plus de contrôle. Dans mon roman, il y a des traces romanesques mais, par certains aspects, c’est aussi un essai, avec des éléments biographiques, quelques éléments autobiographiques. Ce qui m’a intéressé, c’est la narration. Dans mon métier, en tant que médecin, neuropédiatre en particulier, on est fort dans Ie récit. Il nous faut comprendre, essayer de présenter, de composer avec les enfants et les parents, une vie qui reprend un sens. Il y a en effet de la narration, avec des implications moins sérieuses que quand on le fait dans le dialogue avec un patient ou une famille».

La seule manière d’aborder un passé aussi lourd

La part d’humour est bien présente dans le texte malgré un sujet assez sérieux et tragique: la quête identitaire, tantôt comique, tantôt terriblement tragique, de son personnage qui va le faire littéralement plonger dans le testament philosophique d’un combattant du ghetto de Varsovie, Yosl Rakover, avec lequel il s’imagine un lien de parenté jusque dans l’horreur de la barbarie nazie. «C’était pour moi la seule manière d’aborder un passé aussi lourd. Parfois, Ce que l’on cherche à exprimer nous dépasse. Une dimension personnelle et un décalage sont alors nécessaires pour faire passer certains messages».

Sur la Shoah qui est parfois remise en cause de nos jours, il s’inquiète de la négation de l’Histoire et par là même de tout ce qui a forgé l’identité de la communauté juive et l’Histoire de l’Humanité, ce qu’il y a d’humain. «Être humain doit rester un choix actif et personnel, chacun a cette responsabilité. L’identité est quelque chose que I ‘on construit sur un passe’ auquel on n’a pas toujours entièrement accès. Alors on « compense », on lisse certains aspects, on enjolive peut-être, on en dramatise d’autres… Ce qui est important, c’est notre relation à l’Histoire et de réaliser aussi qu’il y a beaucoup de subjectivité dans ce que nous considérons être l’identité. L’identité, ce n’est pas quelque chose qui nous est donné. Ce n’est pas un absolu mais quelque chose dont on a fondamentalement besoin en tant qu’humain dans une société où il y a d’autres personnes qui ont chacune leur identité». Sauver ce passé, continuer de l’enseigner, reste pour lui une responsabilité fondamentale d’humain pour un monde humain, parce qu’il est essentiel de continuer à transmettre la responsabilité que ce passé nous confère aux nouvelles générations. En somme, il convient d’être responsable du passé parce qu’on est responsable de l’avenir. Et il espère que cela ne se limitera pas aux deuxième et troisième générations. «La notion de témoignage est très importante parce qu’elle comprend la subjectivité. On a trop tendance à évacuer une série de choses, à les enlever pour les rendre objectives, car elles pourront alors être métabolisées autrement et très rapidement. Une des difficultés dans l’enseignement du passé, c’est que les gens du présent ne se sentent pas concernés. Mon narrateur vit cela, lui se réapproprie ce passé qu’il vit d’une manière tout a fait exagérée».

Thierry Goorden

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