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Un grand romancier est né – Maurice Einhorn

Bernard Dan est, pour le moins, un romancier atypique. Certes, les médecins écrivains n’ont pas manqué à travers l’histoire, mais Bernard Dan a ceci de particulier qu’il exerce la médecine à plein temps. C’est d’ailleurs le moins que l’on puisse en dire, puisqu’il est neuropédiatre, chef de clinique à l’Hôpital des Enfants Reine Fabiola (Huderf) à Bruxelles et professeur de neurophysiologie à l’Université libre de Bruxelles. Pas étonnant donc qu’il ait publié, il y a pas mal d’années déjà, un livre traitant des Handicaps et déficiences de l’enfant (Editions De Boeck). Le livre dont il est question ici est d’un tout autre ordre. Il s’agit non pas, cette fois, d’un livre écrit à partir de son expertise médicale, mais d’un roman et, qui plus est, qui n’a strictement rien à voir avec ce qui précède.
Lisons ce que figure à son sujet en quatrième de couverture:
«Ce livre nous raconte la quête identitaire, tantôt tragique, tantôt comique, d’un dentiste parisien, Jean-Paul Rakover, bloqué à l’aéroport de Varsovie. Il va employer cette inactivité forcée pour, armé de son ordinateur et bénissant le wi-fi des lieux publics, partir à la rencontre de son histoire… N’ayant pour famille que sa mère, il ignore tout de ses racines, de ses origines. Quitte à rêver, à inventer, le voilà aux côtés de son oncle présumé, Joseph, au cœur du ghetto polonais, dans l’horreur de la barbarie nazie…
Qui suis-je? D’où, est-ce que je viens? Jean-Paul Rakover se pose les mêmes questions que l’humanité toute entière, et tente d’y répondre dans cette histoire menée à un train d’enfer, où traces autobiographiques se mêlent subtilement à la fiction.»

Un Juif caché, caché de lui-même

Le roman raconte en effet la quête d’un dentiste parisien, qui aurait pu aisément continuer son petit bonhomme de chemin, entre ses patients et sa famille mais qui décide de se rendre à Varsovie à un congrès. Pour certains, les congrès peuvent être d’excellents prétextes pour découvrir le monde, faire du tourisme, voire du shopping. Rakover utilise, lui aussi, ce congrès comme un prétexte, mais d’un tout autre ordre. Il veut défaire un nœud dans sa généalogie. Né de père inconnu, portant le nom de sa mère, il ne se contente plus de se fantasmer un passé un peu plus clair, mais il veut en avoir le cœur net. Il se rend donc là où il espère que les choses pourront se dénouer, dans cette Pologne où il espère ramasser des pièces de son puzzle existentiel, un puzzle dont sa mère s’est toujours bien gardée de lui fournir un mode d’emploi, allant de mensonge en mensonge, ce que dans les générations précédentes on avait parfois coutume d’appeler de «pieux mensonges», prétendument destinés à protéger l’enfant qui s’interroge sur ses origines, mais qui le précipitent automatiquement plus avant encore dans la névrose, voire pire. Mais Rakover ne part pas en Pologne sans aucune clé, puisque que quelques séances de surf sur l’Internet l’ont déjà confronté à l’évidence, si longtemps occultée, de ses racines juives. Il y trouve Yosl, ou Joseph Rakover, un héros de la révolte du ghetto de Varsovie et qui est, conclut-il, de toute évidence son grand-oncle. Un Joseph Rakover dont il cherche partout, au propre comme au figuré, le livre.
Un congrès ayant ironiquement comme thème le surfaçage des racines (dentaires) et se déroulant dans la capitale de cette Pologne, à la fois apparemment étrangère, mais si proche de ses racines en principe encore inconnues mais qu’il a déjà situées là, sur cette terre à plus de 1 500 kilomètres de sa patrie qu’il est désormais à peu près sûr, en son for intérieur, de pouvoir qualifier de patrie d’adoption.
La quête n’est pas facilitée par cette volonté polonaise, omniprésente jusque récemment – les choses ont assez radicalement changé ces toutes dernières années à cet égard -, d’occulter son passé juif, d’en effacer jusqu’aux traces matérielles.
Ratant son vol de retour et se retrouvant coincé à l’aéroport de Varsovie, où un séjour forcé s’annonce du fait d’une grève du personnel au sol, il a amplement le temps de s’imaginer les péripéties de l’oncle Joseph, de méditer sur son destin qui a si radicalement changé en quelques jours. Il a le temps ensuite de lire le livre de Yosl Rakover, dont il ne doute plus de ses liens avec lui. Jean-Paul le sait désormais avec certitude, même s’il a longtemps repoussé l’idée même: il est Juif. S’il est circoncis ce n’est pas un hasard: «J’ai été amputé du prépuce parce que je suis le dernier des Rakover. Une ligné juive. Je suis un Juif.»
Au retour, qui finit par se produire, il se rend très tardivement compte, tout à la fin du livre, que l’oncle Joseph découvert sur Internet avec son livre, n’est en réalité rien de plus qu’un… personnage de roman. L’histoire familiale s’embrouille à nouveau, mais l’essentiel n’est de toute évidence pas là.
Ajoutons que tout cela est écrit dans un style original, vivifiant, qui nous a immanquablement fait penser au duo fictif Romain Gary-Emile Ajar. C’est dire si la lecture du Livre de Joseph devrait s’imposer comme une nécessité urgente.
Maurice Einhorn

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